Pourquoi les CRCC ne sont toujours pas connus à ce jour ?

par Alexandra Lecart, Psychologue et Présidente de l'association AFCRCC (2019)

Il a fallu que je découvre le Skin-Picking et m’intéresse de plus près à la dermatillomanie en 2009 pour connaitre l’existence des CRCC. Les CRCC se nomment BFRB en anglais, cela signifie Body Focused Repetitive Behaviors. Ils sont davantage connus aux Etats-Unis et au Canada. Alors pourquoi pas en France ? Pourquoi pas en Europe ? Et ils ne sont visiblement pas très connus non plus dans le reste du monde. Pourtant, le premier article sur la dermatillomanie remonte à 1898 (« L’acné excoriée des jeunes filles et son traitement« ) et a bien été écrit par un dermatologue français, le Dr Louis Brocq. La dermatillomanie (Excoriation (skin-picking) disorder) a été classé pour la première fois dans la 5e version du DSM, la classification internationale des pathologies psychiatriques et psychologiques, en 2013 (traduction française en 2015).

Critères diagnostiques de la Dermatillomanie (triturage pathologique de la peau) – DSM-5, 698.4 (L98.1), page 299

  1. Triturage répété de la peau aboutissant à des lésions cutanées.
  2. Tentatives répétées pour diminuer ou arrêter le triturage de la peau.
  3. Le triturage de la peau entraîne une détresse cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants.
  4. Le triturage de la peau n’est pas imputable aux effets physiologiques d’une substance (p. ex. cocaïne) ou d’une autre affection médicale (p. ex. gale).
  5. Le triturage de la peau n’est pas mieux expliqué par des symptômes d’un autre trouble mental (p. ex. idées délirantes ou hallucinations tactiles dans un trouble psychotique, tentatives d’atténuer un défaut ou une imperfection perçus dans l’obsession d’une dysmorphie corporelle, stéréotypies dans les mouvements stéréotypés, ou intention de se faire du mal dans les lésions auto-infligées non suicidaires).

La trichotillomanie, quant à elle, fut mentionnée pour la première fois en 1889, dans une étude de cas rédigée par le dermatologue français François Henri Hallopeau. La trichotillomanie est classée dans le DSM depuis sa 4e version en 1994, dans  » Troubles du contrôle des impulsions » puis dans « TOC et apparentés » dans le DSM-5, comme la dermatillomanie, en 2013.

Critères diagnostiques de la Trichotillomanie (arrachage compulsif de ses propres cheveux) – DSM-5, 312.39 (F63.3), page 296

  1. Arrachage répété de ses propres cheveux aboutissant à une perte de cheveux. 
  2. Tentatives répétées de réduire ou d’arrêter l’arrachage de cheveux.
  3. L’arrachage de cheveux entraîne une détresse cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants.
  4. L’arrchage de cheveux ou la perte de cheveux n’est pas imputable à une autre affection médicale (p. ex. une affection dermatologique).
  5. L’arrachage de cheveux n’est pas mieux expliqué par des symptômes d’un autre trouble mental (p. ex. les tentatives d’atténuer un défaut ou une imperfection perçus dans l’obsession d’une dysmorphie corporelle).

Alors qu’est-ce que sont les CRCC exactement ? CRCC est l’acronyme pour « Comportements Répétitifs Centrés sur le Corps ». Ce terme générique regroupe les gestes répétitifs d’auto-toilettage (self-grooming) consistant à se tirer les cheveux, se gratter, se triturer ou se mordre la peau… au point de se causer des blessures. Les CRCC incluent : la trichotillomanie (s’arracher les cheveux), la dermatillomanie (gratter les croûtes, l’acnée ou toutes imperfections sur la peau), l’onychophagie (se ronger les ongles), le mordillement des lèvres et le mordillement de l’intérieur des joues. Les CRCC concernent entre 2% et 5% de la population générale. En France par exemple, ils affecteraient environ entre 1 et 3 millions de personnes, adultes et enfants. La plupart des CRCC arrivent à la puberté ou à l’adolescence, et peuvent continuer à l’âge adulte. Dans l’enfance, les filles peuvent être autant touchées que les garçons, mais à l’âge adulte, les femmes semblent davantage concernées.

Le DSM-5 reconnaît les CRCC dans sa classification : La trichotillomanie et la dermatillomanie sont caractérisées par des comportements répétitifs centrés sur le corps (CRCC) avec des tentatives répétées visant à diminuer ou arrêter ces comportements » La trichotillomanie et la dermatillomanie y sont par ailleurs classés, comme nous l’avons dit, dans « Troubles Obsessionnels Compulsifs (TOC) et apparentés » où ils sont dissociés des autres CRCC : Ces troubles se caractérisent par des comportements répétitifs récurrents centrés sur le corps (p. ex. se ronger les ongles, se mordre les lèvres, se mordre la muqueuse des joues) et des tentatives répétées pour diminuer ou arrêter ces comportements. Ces symptômes entraînent une détresse cliniquement significative ou une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants (p. 311).

Les personnes souffrant de CRCC ont des comportements impulsifs pouvant avoir lieu lors de périodes d’activités sédentaires. Ces activités incluent notamment : être au lit, écouter une présentation, conduire une voiture ou bien se faire conduire, parler au téléphone, être au cinéma, utiliser l’ordinateur, rester assis derrière son bureau de travail… Pour d’autres personnes, c’est au contraire lors de périodes d’activités physiques que les comportements se déclenchent (par exemple : marcher ou se maquiller). Il arrive aussi qu’une personne agisse en toute conscience, par exemple en planifiant de rentrer chez elle pour s’arracher des cheveux ou gratter une région de son corps. Le comportement est alors obsessionnel et compulsif (car accompagné de pensées). A d’autres moments, la même personne peut se retrouver en train de faire des gestes dans un état de semi-conscience (ou  » état hypnotique « ), ne réalisant ce qu’elle a fait que lorsqu’elle découvre une pile de cheveux, son visage boursouflé, des égratignures sur sa peau, des plaies ouvertes ou des doigts ensanglantés. La recherche des imperfections fait partie intégrante du processus, comme frotter les doigts sur la peau, dans les cheveux, sur les sourcils, etc., à la recherche d’une irrégularité sur laquelle ils pourront se concentrer. Ils procéderont ensuite à une séance de tirage ou de grattage, et certains examineront ensuite attentivement ce qu’ils ont retiré : ils le frotteront sur leur peau, leur visage ou leurs lèvres, le sentiront, le mâcheront, l’avaleront, ou bien le feront rouler entre leurs doigts. Certains ressentent sur la peau une sensation qui attire les doigts vers l’endroit qui sera gratté ou épilé.  Ces sensations peuvent être comparées à des démangeaisons, des picotements ou des douleurs. D’autres personnes ne ressentent rien avant de commencer à se gratter ou à s’arracher des cheveux : les doigts trouvent tout simplement un chemin vers le site, et le comportement est déclenché. Ces personnes recherchent une irrégularité spécifique dans les cheveux (plus épais, plus irrégulier…) ou sur la peau (rugueuse, irrégulière, bosselée…) et essayeront de faire disparaître l’irrégularité – imparfaite – qui les dérange.

Pourquoi certaines personnes ont-elles des Comportement Répétitifs Centrés sur le Corps, alors que d’autres n’en ont pas ?  Les recherches indiquent que certaines personnes hériteraient de prédispositions génétiques à se tirer les cheveux ou se gratter la peau. Des études ont notamment montré qu’on retrouve un plus grand nombre de CRCC chez les membres de la famille immédiate de ceux qui ont la trichotillomanie ou la dermatillomanie, que dans la population générale. Une étude comparative récente sur l’arrachage de cheveux chez les jumeaux identiques et les jumeaux fraternels a confirmé cette thèse de la très forte composante génétique de la trichotillomanie. Sachant que les CCRC auraient une origine génétique, les chercheurs étudient actuellement les gènes de personnes souffrant de CRCC, afin d’isoler le gène marqueur. Cela pourrait donner un éclairage sur l’origine des problèmes.

Concernant les causes des CRCC, même s’il existe une prédisposition génétique aux Comportements Répétitifs Centrés sur le Corps, il faut également tenir compte d’autres facteurs impliqués, notamment : la personnalité, l’environnement, l’âge auquel les comportements ont commencé et la dynamique familiale. Il est intéressant de noter qu’on retrouve des comportements similaires de self-grooming (auto-toilettage) chez d’autres espèces animales. Les primates, comme les grands gorilles ou certains types de singes par exemple, vont s’arracher les poils, se toiletter, se gratter pour enlever les puces et autres insectes ou se livrer aux mêmes activités dans la fourrure de  leurs congénères. On trouve des oiseaux qui s’arrachent les plumes, des souris qui s’arrachent les moustaches, les poils, ou de ceux de leurs compagnons de cage.  Des chiens et des chats peuvent se lécher ou se mordre la peau de manière à dégarnir certaines régions de tous poils.  Les chercheurs s’intéressent aux animaux qui présentent des Comportements Répétitifs Centrés sur le Corps afin de comprendre les aspects neurobiologiques complexes qui sous-tendent leur existence.

En ce qui concerne les conséquences des CRCC, la gravité de ces comportements varie d’une personne à l’autre. Arracher ses cheveux peut provoquer la création de petites surfaces clairsemées sur la tête, l’apparition de régions dégarnies, ou encore une calvitie très étendue difficilement dissimulable. Les personnes qui se grattent la peau développent des croûtes ou des blessures qui ne guérissent pas en raison du grattage répété. Il arrive parfois que la peau s’infecte ou forme des cicatrices, rendant le grattage apparent, ce qui peut attiser les sentiments de honte chez la personne ainsi affectée. Le fait de s’arracher les cheveux ou de se gratter la peau peut sembler des problèmes anodins, mais lorsque ces gestes en apparence inoffensifs sont posés de manière excessive, ils peuvent provoquer de sérieux problèmes médicaux.  Ceux qui avalent les cheveux arrachés encourent des malaises gastro-intestinaux, voire même des blocages digestifs, résultant de la formation d’un trichobézoard (boule de poils) qui doit être retiré par voie chirurgicale. En ce qui concerne le grattage de la peau, il est important de garder les plaies propres et de les soigner avec une crème à base d’antibiotiques afin d’empêcher qu’elles s’infectent. Parfois, c’est la répétition même du geste qui provoquera des blessures. En plus de ces problèmes physiques et médicaux, plusieurs des personnes présentant des CRCC éprouvent des sentiments de honte et de solitude, elles cachent leur secret et se sentent limitées dans leurs relations intimes, se privant d’exercer certaines activités. Elles se sentent dérangées dans leur fonctionnement personnel, social, professionnel ou limitées dans d’autres champs d’intérêts.

A ce jour, de nombreux médecins, psychiatres et psychologues ne connaissent pas les CRCC, ainsi que leurs traitements appropriés. Mais certains commencent à connaître les Comportements Répétitifs Centrés sur le Corps et à être familiers avec leur prise en charge. La connaissance des CRCC se développe, mais davantage chez les patients qui font des recherches, et encore trop peu chez les professionnels de santé. Si les CRCC ne sont toujours pas connus à ce jour, c’est probablement en raison de la honte extrême de s’infliger des lésions non voulues mais pourtant présentes (et visibles) sur le corps. La culpabilité « camoufle » les bouches et empêche les personnes de parler de ces comportements trop culpabilisant pour être avoués. Pourtant ils existent, aidons-les à sortir du tabou et à mettre des mots sur les maux dont ils souffrent et se camouflent derrière une souffrance et une détresse, qui n’a pas trouvé d’autres moyens de sortir que l’expression par le corps et des rituels qui soulagent, répétés sans cesse telle une addiction murmurante « allez encore celui là et j’arrête ! ». La psycho-éducation et la communication sur les CRCC doit continuer de se répandre (articles scientifiques, textes, brochures, médias etc.) afin d’améliorer les possibilités de prise en charge des patients qui souffrent dans l’isolement, la honte et la culpabilité. Si les professionnels de santé (médecin généraliste, psychologue, psychiatre, dermatologue, infirmier…) autour de vous ne connaissent pas les CRCC, c’est l’occasion d’en parler et de les sensibiliser à ces comportements qui touchent de si nombreuses personnes, enfants, adolescents et adultes.

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